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Philippe Cassard

Merci à Philippe Cassard qui a accepté de répondre à de nombreuses questions afin de compléter cette page ! Voir l'intégralité des questions-réponses après le paragraphe "Son répertoire".

Sa vie en résumé

Philippe Cassard est né le 12 septembre 1962 à Besançon. Il débute le piano à cinq ans. Il entre au conservatoire de Paris à l'âge de treize ans, ses professeurs sont alors Geneviève Joy et Dominique Merlet. Il obtient le 1er prix de musique de chambre en 1980 et de musique de piano en 1982 .
Il complète sa formation par les masterclasses de Leon Fleisher puis avec Hans Graf à l'école de musique de Vienne . Enfin il suit des cours de perfectionnement avec Nikita Magaloff. En 1985, Philippe Cassard est lauréat finaliste au concours Clara Haskill, et en 1988 il remporte le premier prix du concours international de Dublin.
Sa renommée est internationale, Philippe Cassard ayant effectué de nombreuses tournées tant en Europe qu'en Asie et aux États Unis.

Il a fondé en 1997 les Estivales de Gerberoy et il est Directeur artistique des Nuits romantiques du Lac du Bourget.
En 1999 il a été décoré de l'ordre national du mérite

Son répertoire

Philippe Cassard est réputé pour son interprétation des œuvres de Debussy et de Schubert (qu'il a plus amplement découvert lors de ses études à Vienne). Il apprécie particulièrement l'opéra et les lieder ainsi que la musique de chambre . Ceci ne l'empêche pas d'avoir des goûts éclectiques et par exemple d'apprécier aussi le jazz . Il a également enregistré la musique de deux films : Le colonel Chabert et Sur le bout des doigts .

Les questions de Piano bleu et les réponses de Philippe Cassard

Y avait-il des musiciens professionnels ou amateurs dans votre famille ?
-Non, mes parents étaient mélomanes.
Quand et avec qui avez-vous pris vos premières leçons de piano ? Quel souvenir particulier(ou anecdote) gardez-vous de ces premiers cours et quand avez-vous décidé d'être pianiste professionnel ?
-Ma maîtresse de maternelle dit un jour à mes parents que je devrais commencer l'étude d'un instrument de musique parce que je chantais juste. Un petit voisin de palier jouait du piano, sur lequel j'aimais tapoter. J'ai donc commencé avec le professeur de ce copain, vers 5 ans et demi. C'était une dame assez âgée, qui me vouvoyait ! Je lui ai demandé, dès ma première leçon, pourquoi elle me disait "vous" comme si j'étais plusieurs ! J'ai immédiatement adoré le piano, et cette dame m'a communiqué le plaisir de jouer, le rapport au clavier, à la sonorité. Comme j'étais doué, elle a malheureusement voulu me faire donner des concerts, ce que j'ai fait à plusieurs reprises entre 8 et 10 ans. Elle m'a présenté à Pierre Barbizet, avec qui j'ai pris quelques cours mémorables à Marseille. Il a tout de suite compris que mon intérêt était de bénéficier d'un enseignement musical complet et mes parents m'ont inscrit au Conservatoire de Besançon, ma ville natale.
Mon professeur était Jacques Bloch, un élève de Lazare Lévy, un monsieur très musicien et professeur exigeant. Nous avons tout repris à zéro, études, inventions de Bach etc. En 1975, j'ai obtenu le premier prix de piano (Geneviève Joy-Dutilleux était dans le jury, elle fut ensuite mon professeur de musique de chambre au CNSM).
Entre temps, Jacques Bloch m'a présenté à Dominique Merlet, dans la classe duquel je suis rentrée en septembre 1975.
Quel souvenir particulier gardez-vous de vos années au conservatoire de Paris ?
-J'étais très jeune, 13 ans, lorsque j'y suis rentré. Merlet, Geneviève Joy, ont été des professeurs fantastiques. Merlet pour sa rigueur, sa science du clavier, son immense culture, son ouverture d'esprit qui contrastait avec l'étroitesse d'esprit de bien de ses collègues. Geneviève Joy pour sa gaieté, sa personnalité artiste et fantasque, son intuition.
Mais le CNSM n'avait pas encore connu de vraie révolution intérieure, la musique dodécaphonique y était quasiment proscrite. Mon professeur de déchiffrage, Sylvaine Billier, une femme passionnée et moderne, me faisait découvrir Cage, Stockhausen, Bério, on avait l'impression d'être des anarchistes dans cet océan de bien-pensance.
Je me souviens d'une administration rigide et bornée, d'un directeur du CNSM fantomatique et très "vieille France", de morceaux de concours de compositeurs ringards qu'on a complètement oubliés depuis. Pas de communication entre les classes, pas d'esprit d'ensemble, une pensée académique.
Dieu merci, il y avait de grands pianistes étrangers qui venaient animer des masterclasses publiques pour les étudiants en 3ème cycle, ils étaient la bouffée d'oxygène qui permettait de survivre ! J'ai des souvenirs extraordinaires de Badura-Skoda, Gyorgy Sandor, Magaloff, Fleisher.
Vous avez suivi des masterclasses avec plusieurs grands pianistes (Fleisher, Hans Graf, Nikita Magaloff, Bashkirov), qu'est-ce qui vous a motivé à suivre ces enseignements complémentaires ? En quoi ces masterclasses vous ont elles « enrichi » personnellement et que pensez-vous globalement de l'apport de masterclasses à un jeune pianiste, (que conseilleriez-vous à un jeune pianiste en ce domaine ?)
-Il ne faut pas suivre ces masterclasses trop tôt car elles pourraient être plus destructrices que bénéfiques : un Maître, comme ceux que vous citez, vient quelques jours et ne s'embarrasse pas de savoir qui vous êtes, même si votre façon de jouer le lui révèle a contrario. Il faut donc être prêt psychologiquement, et bien préparé instrumentalement, pour réagir vite et bien aux remarques qui sont faites, et pour éviter d'être "blessé" par tel ou tel mot, telle ou telle attitude. J'ai vu des étudiants laminés, qui perdaient leurs moyens et surtout, ne comprenaient pas le sens des observations qui leur étaient faites.
Ces grands artistes vous ouvrent la porte de leur monde, de leur spiritualité, de leur culture, de leur art. Votre quant-à-soi doit faire place à votre aptitude à saisir et à savourer chaque instant. C'est après seulement que vous ferez le point, que vous "digèrerez", que vous prendrez et laisserez. Il faut parfois des mois pour cela.
J'avais 17 ans lorsque j'ai travaillé le concerto en ré mineur de Brahms avec Fleisher. Ce qui l'a touché était ma passion dévorante pour ce concerto : il l'avait joué lui-même à 16 ans sous la direction de Monteux puis de Szell ! Je n'avais sûrement pas l'ampleur de son requise pour cette cathédrale qu'est le 1er de Brahms, mais il a été infiniment bienveillant avec moi, et ses conseils de phrasés, de tempo, ce qu'il m'a dit sur la relation très complexe entre les 2 mains dans ce concerto, sur le cantabile propre à Brahms, sur la texture orchestrale de la partie de piano : tout cela a été un grand choc musical et émotionnel pour moi, dont je garde, aujourd'hui encore, des souvenirs extrêmement précis et bénéfiques.
Vous avez remporté deux premiers prix à : un au concours international de Clara Haskil en 1985 et un au concours international de Dublin. Qu'est-ce qui vous a motivé à l'époque à vous présenter à ces concours plutôt que d'autres ?
-Ce n'est pas tout à fait exact : je suis lauréat finaliste du Concours Haskil (nous étions 6, et il y a un seul Prix, qui a été attribué cette année là à une jeune pianiste yougoslave). Ces 2 concours, Clara Haskil et Dublin, m'offraient la possibilité de présenter un répertoire dont je me sentais proche : autour de Mozart, Beethoven, Schumann pour le premier, un choix totalement libre aux 3 épreuves-récital pour le second. Je n'ai jamais été un fan des concours internationaux, durant lesquels j'ai tendance à me dévaloriser, à perdre confiance au fur et à mesure des épreuves, alors que le contraire serait a priori plus logique.
Vous avez accompagné la cantatrice Christa Ludwig en 1985, pouvez-vous parler un peu de cette période. Pensez-vous que cela a eu ou non un impact sur votre interprétation ou répertoire ?
-Lorsque j'étais étudiant à la Hochschule für Musik de Vienne, au début des années 80, j'ai eu la chance d'être un des nombreux accompagnateurs des élèves chanteurs d'Erik Werba, le fameux accompagnateur de Seefried, Dermota, Ludwig et tant d'autres. Pendant 2 ans, j'ai lu et joué des centaines de Lieder, tout le répertoire allemand et autrichien y est passé, de Mozart, Schubert à Berg, Wolf en passant par Schumann, Brahms, Loewe, Strauss etc. J'allais 3 ou 4 fois par semaine à l'Opéra et les autres soirs aux récitals de piano, de chant, aux concerts symphoniques et de musique de chambre. Un soir sans concert, c'était comme un jour sans soleil.
C'est à Vienne que j'ai découvert Christa Ludwig, elle chantait très souvent à l'Opéra (dans Elektra, la Walkyrie, le Crépuscule des Dieux, Falstaff, la Dame de Pique etc.) et donnait 2 ou 3 Liederabende par saison. Sa voix, son intelligence, sa présence en scène, sa sensibilité m'ont bouleversé. J'ai à peu près tous ses disques.
La voix, et la sienne en particulier, ont été un apport fondamental à mon jeu.
Se rapprocher du legato d'une voix, essayer d'abolir tout ce que le piano peut avoir de percussif, construire chaque phrase en imaginant qu'on est chanteur ou qu'on en accompagne un, respirer comme un chanteur, porter les notes comme la voix porte les sons, écouter et réécouter les grands chanteurs (pour ce qui me concerne : Callas, Leontyne Price, Birgit Nilsson, Leonie Rysanek, Régine Crespin, Lucia Popp, Julia Varady, Christa Ludwig, Rosa Ponselle, les ténors Gigli, Björling, Corelli, Vickers, Wunderlich, Simoneau, et aussi Fischer-Dieskau, Matti Talvela etc etc etc... Ils m'accompagnent chaque jour depuis que j'ai 18 ans.
Je déteste le piano brillant, qui vous ramène au niveau de l'instrument, je m'ennuie aux démonstrations de virtuosité si cette dernière n'est pas grisante, sauvage, ludique. Cziffra, grand modèle, un poète et un démon. Horowitz aussi, mais plus hystrionnique, plus égocentrique. Tous les deux ont un cantabile admirable, une sonorité qui peut être la plus veloutée et douce du monde.
En 1993, vous avez fondé un quatuor, celui-ci est-il toujours actif ?

Quatre amis qui, au fil des répétitions et de l'exigence du travail, finissent par se détester, malgré les succès publics incroyables, des standing ovations à Moscou, Dublin, Paris... L'expérience a duré 2 ans... Je ne l'avais pas fondé, c'était un désir commun de se lancer dans cette aventure, à raison de 2 sessions annuelles de travail et de concert. Il faut en garder les bons souvenirs, le répertoire magnifique (Quatuors de Beethoven, Schumann, Fauré, Brahms op.60), le niveau de qualité auquel nous étions parvenus.
Plus généralement quelles sont vos différentes activités passées et actuelles en musique de chambre ?
Préférez-vous les récitals en soliste ou musique de chambre ou avec orchestre ?
Je n'envisage pas ma vie de musicien en la cantonnant au seul répertoire solo : je suis atterré par ces jeunes pianistes à la mode qui ne connaissent que les Sonates de Chopin ou de Liszt et font le tour du monde avec un répertoire ridiculement petit et monocolore. Le piano embrasse tant de styles, d'époques, de formes, de genres !
Je vis chaque récital solo comme une expérience presque sacrée, qui engendre forcément des déceptions et des doutes à la hauteur des exigences que le genre implique. Mais on progresse davantage en se souvenant des ratages d'un récital qu'en ressortant satisfait et blasé...
J'adore la musique de chambre et l'accompagnement des chanteurs, entraîner l'autre ou les autres sur votre chemin et se laisser entraîner, en même temps, sur les chemins qu'on vous dessine. L'échange peut être formidablement fructueux, source d'énergie, de pur plaisir. Et la répétition est tellement plus vivable et vivante que le travail en solitaire !!!
Mes programmes à venir, en dehors des récitals et des concerts avec orchestres, me permettront de jouer aux côtés des sopranos Donna Brown, Catherine Dubosc, des violonistes Isabelle Faust et Svetlin Roussef, des violoncellistes Anne Gastinel et Xavier Phillips, des Quatuors Elysées, Parisii, Vogler etc. Tous amis et partenaires de longue dates.
Quels sont vos compositeurs et oeuvres préférés (et pourquoi ?) ? Vos goûts ont-ils évolué au fil des années ou non ?
Les goûts évoluent avec les découvertes. S'il n'y a pas de curiosité et d'esprit en éveil, il y a repli et appauvrissement de l'imagination.
J'aime des compositeurs qui n'ont pas écrit pour le piano : Wagner, Bellini, Donizetti, Verdi, Puccini ! Quel plaisir de lire leurs opéras réduits au piano, d'assister aux représentations (150 en 3 ans passés à Vienne, et presque toutes les nouvelles productions de Bastille/Garnier depuis 1995), une fois Bayreuth (1981).
Bien sûr, Schubert et Debussy restent deux compositeurs qui m'accompagnent continuellement, et pas seulement leur musique POUR et AVEC piano. Je ne me lasse jamais d'écouter La Mer, Jeux, Pélléas, tout comme, de Schubert, les Quatuors, le Quintette avec 2 violoncelles, les Symphonies...
J'adore Chopin par dessus tout, mais j'en joue très peu. Trop intime, trop brûlant, révélateur, comme Schumann, des profondeurs de votre être, de vos contradictions, de vos émois et de votre mélancolie. Comment, au piano, se dédoubler et trouver le ton juste, la bonne distance ?
Mais j'écoute le chant grégorien (par les moines de l'Abbaye de Fontgombault), j'aime l'oeuvre d'orgue de Buxtéhude, j'écoute beaucoup de clavecin (Rameau, Bach, Couperin, et je précise que je n'aime pas du tout ces compositeurs au piano, et surtout pas ce qui s'est fait récemment. Je peux écouter Kempff ou Marcelle Meyer, mais ils sont bien les seuls !).
Mozart : tous ses opéras, à tout moment de la journée, pour retrouver l'enthousiasme, l'énergie. Et ses concertos pour piano (j'en joue une bonne quinzaine). Beethoven : peu, à part les quatuors à cordes que je vénère, et les Symphonies par Furtwängler (lui seul sait dessiner d'immenses paysages dans les développements beethovéniens).
Schumann, les cycles de Lieder et la musique de chambre. La musique pour piano m'enchante et m'habite.
La musique de chambre de Brahms dans sa totalité, il y a une telle générosité, une ferveur mélodique intarissable ! Liszt (mais pas seulement le piano!), les opéras de Richard Strauss, beaucoup de russes : Tchaïkovski, Stravinsky, Rachmaninov (mais surtout les oeuvres symphoniques et les Vêpres), Scriabine, les ballets de Prokofiev.
Plus près de nous : Ravel, Berg, Janacek, Sibélius, Dutilleux (mon préféré), Kurtag, Ligeti, quelques oeuvres de Boulez (surtout les dernières, dont "Sur incise"), d'autres de Escaich, Grisey. Je suis beaucoup revenu des sériels purs et durs, et de tous les théoriciens, si peu artistes, de l'après-guerre... En revanche, je ne tombe pas dans le panneau démago-ringard des "landowskiens" (Connesson par exemple, le pire de tous) ou des minimalistes (Glass, Adams, Nyman), qui servent une soupe tiédasse et n'ont rien à dire. Beurk ! Je préfère écouter une bonne musique de film !
Et j'oublie tant de choses !!! Les musiques Renaissance résuscitées par l'ensemble Doulce Mémoire, Dvorak (j'adore, un peu pour les mêmes raisons que Brahms), Bartok, Brückner (les Symphonies par Jochum qui me les a fait découvrir et aimer à la folie !), Fauré (que je joue souvent) qui est notre Schumann tardif, et des musiques plus légères (les opérettes viennoises, les valses de salon, les transcriptions...). Et tout cela reste dans le domaine des musiques dites "savantes" !!!
Vous venez d'enregistrer un disque Schumann, qu'appréciez-vous particulièrement chez ce compositeur et plus particulièrement dans les oeuvres que vous avez choisies ?

La musique pour piano de Schumann, c'est son journal intime, quotidien, qui suit et commente sa vie presque minute par minute, au gré des humeurs changeantes.
Les Fantasiestücke op.12 expriment le côté sombre, tourmenté de Schumann, mettent en scène son petit théâtre nocturne peuplé de personnages grimaçants, fantomatiques, de rafales de vents, de forêts mystérieuses. Cependant, la première pièce Des Abends pose un décor propice au rêve et à la contemplation, dont on à peine à s'arracher, mais d'où surgiront les ombres et les cauchemars.
L'Humoresque est le chef d'oeuvre inconnu de Schumann, peu de pianistes l'inscrivent à leur répertoire. C'est un peu la Sonate de Liszt de Schumann! Par ses dimensions, sa grande forme, son souffle ample et majestueux, elle est éloignée des petites formes et des instantanés du Carnaval, des Davidsbündlertänze, des Novelettes.
Et il y a une tendresse, une gaieté, un art de la confidence, du murmure amoureux absolument sans égal dans les autres oeuvres pour piano de Schumann. Les moments de mélancolie, d'inquiétude, voire de douleur contenue sont toujours balayés, en fin de compte, par de vastes paysages ensoleillés.
Entre ces deux merveilles de l'opus 12 et de l'opus 20, il fallait faire respirer l'auditeur, et quoi de plus attendrissant que ces vignettes poétiques des Scènes d'Enfants, où, mine de rien, Schumann dispose de nombreux éléments, motifs, rythmes, procédés d'écriture qu'il réutilisera ailleurs.
Vous donnez des concerts dans de nombreux pays, y-a-t-il des lieux que vous préférez par rapport à d'autres et si oui pourquoi ?

Chaque musicien, s'il voyage un peu, repère vite les salles où il se sent à l'aise, en phase avec le résultat de son travail, proche du public, porté par lui, où les conditions de travail proprement dites lui permettent de s'exprimer avec bonheur.
Le Wigmore Hall à Londres est un merveilleux écrin pour le récital, le Steinway est chantant, l'éclairage, l'espace, les couleurs, le salon jouxtant la salle, sans parler de l'équipe du Wigmore : tout est harmonieux, paisible, professionnel. Vous n'avez plus qu'un désir, celui de donner le meilleur de vous-même !
J'ai une tendresse particulière pour le National Concert Hall de Dublin, où j'ai joué presque 30 fois depuis 1988, l'année où je remportais le premier prix de la première édition du Concours International de Dublin. Récitals, musique de chambre, concertos, récitals de Lieder, un répertoire très vaste, donc, et un public fidèle, positif, chaleureux, dont je reconnais à présent les visages.
Récemment, j'ai donné l'intégrale Debussy au Festival de Vancouver dans une petite salle de 400 places tout en bois, imaginée par des Indiens natifs de l'Ouest du Canada, avec d'énormes Totems sculptés de chaque côté de la scène : l'acoustique et l'ambiance de cette salle étaient magiques, nous étions au coeur d'une forêt dans laquelle un campus universitaire quasiment invisible a été construit...
Quel est votre meilleur souvenir de concert ?

Est-ce qu'on en a vraiment ? Ces souvenirs sont souvent plus liés à la beauté d'un lieu, à la réceptivité du public, à des circonstances particulières qu'à la qualité de votre jeu ou à votre forme... Cependant, je me souviens de l'état d'euphorie, et en même temps d'extrême concentration, lors d'un récital à la Herkules Saal de Munich, en 1989. J'adorais la salle, majestueuse, le Steinway était, à l'époque, le plus fabuleux que j'avais jamais joué, tout semblait aller de soi, avec naturel, abandon, l'énergie trouvait matière à se régénérer parce que le trac, la montée d'adrénaline au début s'étaient trouvés dépassés par le pur plaisir de jouer et d'être au coeur de la musique.
Il y a très peu de moments, depuis une vingtaine d'années que je donne régulièrement des concerts, où j'ai éprouvé cette sensation.
Vous êtes directeur artistique des « Nuits romantiques du lac du Bourget », pouvez-vous un peu parler de ce festival et plus particulièrement depuis quand existe-t-il, quel est l'origine de votre implication dans ce festival, ce qui vous plait dans cette fonction, et pouvez-vous parler de celui à venir en 2005 : pourquoi Schubert (après Tchaikowsky) ?
Avant tout, je voudrais dire que j'aime construire, animer une équipe, réunir des énergies et des talents pour organiser ce type d'événement. Je n'enseigne pas, c'est pourquoi je peux partager mon temps entre mes activités de concertiste et celles de directeur de festival. J'aime aussi inviter des artistes, que je ne connais pas forcément, dont j'admire le talent et apprécie la personnalité. J'éprouve un infini plaisir à assister aux concerts des Nuits Romantiques, et j'aime me fondre dans le public, sentir l'atmosphère de la salle, sa réactivité !
Lorsque mon prédécesseur a été remercié, en février 1999, et que j'ai été choisi pour être le nouveau directeur artistique, la situation était incertaine : peu de public (1500 pour 9 concerts), une image élitiste, des musiciens de seconde zone invités à grands frais, une programmation chaotique, des comptes en déficit. On m'a donné 15 jours pour établir le programme d'octobre 1999 et je dois dire que j'ai eu beaucoup de chance, celle d'obtenir les réponses positives des musiciens auxquels j'avais pensé pour illustrer le thème : "Les voyages de Liszt en Europe".
Sont donc venus Michel Dalberto, Kun-Woo Paik, André Dussollier, Nicolas Angelich, François-Frédéric Guy, Marie Devellereau, la Philharmonie de Budapest et son flamboyant chef Rico Saccani, Peter Frankl, les Choeurs et Solistes de Lyon / Bernard Tétu etc. D'emblée, le nombre de spectateurs a été multiplié par 3, la presse a réservé un accueil superbe à ce festival, cela m'a permis de faire redémarrer ces Nuits Romantiques sur des bases artistiques et financières saines.
Depuis, de nouveaux partenariats ont été conclus avec des sponsors, des collectivités locales, des mécènes, dont le dernier en date, la CIC Lyonnaise de Banque, était lui-même demandeur ! Nous en sommes très fiers.
C'est au gré de lectures, d'envies, de rencontres, que les thèmes du festival surgissent et s'organisent peu à peu en moi avant que je ne couche sur le papier les projets et programmes possibles.
Pour 2006, j'ai presque achevé la programmation autour des musiques de l'enfance, de notre enfance, avec toutes les métaphores que ce sujet inspire...
En 2007, j'avais envie de revenir à Brahms, déjà traité en 1997 par mon prédécesseur.
Chaque année (et, depuis 2003, le festival a lieu dans la deuxième quinzaine de mai), la fréquentation augmente, le public vient à présent de plus loin que du seul département de la Savoie : région Rhône-Alpes, région parisienne, Suisse etc
Le festival est très attaché à faire vibrer la musique, mais aussi la poésie, la peinture, la danse, dans des lieux singuliers situés autour du Lac du Bourget ou dans ses environs proches : la Grange Batelière de l'Abbaye d'Hautecombe (que nous retrouverons en 2006), le beau Théâtre du Casino d'Aix-les-Bains, de jolies églises en Chautagne (Motz, Saint-Pierre de Curtille), Notre-Dame à Chambéry, le Prieuré au Bourget-du-Lac etc.
Nous avons connu des moments privilégiés :
la venue de Martha Argerich, au sommet de sa forme, un récital hypnotique de Radu Lupu, des concerts mémorables d'Accentus, du BBC Philharmonic Orchestra dirigé par Yan Pascal Tortelier, de la soprano Felicity Lott, de l'organiste et compositeur Thierry Escaich, des comédiens Claude Piéplu et Françoise Fabian etc
J'invite celles et ceux qui seraient intéressés par la programmation Schubert de mai 2005 à nous rejoindre grâce à notre site internet très complet : http://www.nuitsromantiques.com
Pouvez vous également parler des Estivales de Gerberoy : de quoi s'agit-il exactement ?
En 1997, Eric Slabiak (violoniste de l'ensemble de musiques tziganes et yiddish Les Yeux Noirs) et moi avons créé un petit festival à Gerberoy, un des plus jolis villages de France situé en Pays de Bray, au coeur de l'Oise normande. Les maisons très anciennes en torchis et colombages, les milliers de roses qui couvrent leurs murs dès le printemps, les rues pavées, l'acoustique exceptionnelle de sa Collégiale rustique en font un endroit préservé des avatars de notre civilisation bruyante et stressée.
Notre idée était de jeter des passerelles entre les musiques dites "savantes" (donc écrites) et les musiques dites "populaires" ou "traditionnelles" (donc transmises).
Chaque année, nous nous arrêtions dans un pays ou un ensemble de pays aux musiques savantes et populaires intimement mêlées : Europe centrale en 1997, Vienne en 1998, la France des poètes en 1999, l'Espagne et l'Argentine en 2000 etc.
Nous proposions 6 concerts sur 2 week-ends, et c'est ainsi que très vite, nous avons pu fédérer et fidéliser un public particulièrement amoureux du festival.
Parmi les artistes qui sont venus et ont été conquis par le lieu, la Collégiale, l'accueil que nous leur réservions : Jordi Savall, Aldo Ciccolini (3 fois !), Michel Portal, le Taraf de Haïdouk, Didier Lockwood, Paul Badura-Skoda, le Quatuor Ysaÿe, Laurent Korcia, Cora Vaucaire, Micheline Dax etc.
Trop pris par nos activités de musiciens, et, en ce qui me concerne, par celles de directeur artistique des Nuits Romantiques du Lac du Bourget, Eric et moi avons décidé d'arrêter l'aventure des Estivales de Gerberoy en 2003. Mais nous sommes très heureux et honorés que Denis Raisin Dadre, le talentueux fondateur de l'Ensemble Doulce Mémoire, ait accepté de reprendre le festival. Sa première programmation, en juin dernier, a été un grand succès.
Dans un interview que vous avez donné à la Fnac vous montrez un grand intérêt et une grande connaissance du piano jazz, écoutez-vous les pianistes jazz actuels ? Lesquels préférez-vous parmi les pianistes actuels ?
Je ne me tiens pas très au courant des pianistes de jazz actuels, et connais tout au plus (et malheureusement, car je dois passer à côté de beaucoup de belles choses) les noms qui reviennent le plus souvent.
En revanche, je suis indéfectiblement attaché à quelques pianistes de jazz disparus tels Eroll Garner (sa sonorité, sa souplesse, sa délicatesse), Art Tatum (sa virtuosité grisante, très proche d'Horowitz ou de Cziffra, mais aussi sa tendresse), Bill Evans et Thelonious Monk (tous deux étant les Stravinsky et Debussy du jazz, par la radicalité de leur langage, par un art suprême qui n'est jamais théorique ou pédant, ils cherchent constamment, se renouvèlent, rêvent tout haut).
Quels sont vos autres centres d'intérêts artistiques et/ou autres ? Vous sont-ils utiles pour l'interprétation ?
Je pratique l'éclectisme avec jubilation, et j'ai toujours beaucoup de mal à dire ce que je préfère (voir mes réponses plus haut !!!...). Cet éclectisme est à mes yeux indissociable de mon travail, chaque moment de ma vie pouvant en effet enrichir, à sa manière et à son niveau, l'imagination et l'univers qui sont les miens.
Longtemps abonné des salles obscures, j'ai beaucoup appris en voyant et revoyant les grands films de Fellini, Kübrick, Stroheim, Ophüls, Bergman, Visconti, Bresson, Manckiewicz et tant d'autres... Je vais beaucoup au théâtre, à l'opéra, je suis très sensible aux voix d'acteur ou de chanteur. Les couleurs, les intonations d'une Garbo, d'un Marlon Brando valent celles de Callas ou de Lauritz Melchior !
La peinture, depuis Bosch, Titien, jusqu'aux américains de l'après-guerre est une source inépuisable pour moi : formes, nuances, regards, symbolique, couleur, je regarde la peinture exactement comme j'écoute ou joue la musique. J'entends le froissement des étoffes des robes peintes par Watteau, devine la résonnance dûe aux carrelages de Vermeer, suis enveloppé par l'humidité de l'air des tableaux vénitiens de Turner, et imagine des grappes de sons chatoyants en voyant les immenses toiles de Sam Francis.
Je lis beaucoup la presse, quotidienne, hebdomadaire, et, aussi souvent que possible, étrangère. J'adore la gastronomie et les bons vins (ma cave commence à receler quelques merveilles !), et mon dernier enthousiasme remonte à quinze jours : un fabuleux dîner chez Marc Veyrat, à Annecy. Ludique, poétique, inventif, rare, c'était un voyage étonnant et inspirant ! Mais je ne veux pas paraître snob, car j'aime aussi la bonne cuisine traditionnelle et familiale. Une de mes adresses préférées à Paris est La Biche au Bois, à 200 mètres de la Gare de Lyon, minuscule restaurant où l'on se sent accueilli comme en famille. Les terrines, les produits de la chasse en automne, les purées de céleri, les fromages : irrésistible et convivial !
Et je préfère ne pas m'étendre sur mon pêché quotidien : les gâteaux et le chocolat. Dès que j'arrive dans une ville, je repère les bonnes pâtisseries. A Vincennes, où j'habite depuis le moi de mai, je les connais toutes ! J'ai d'ailleurs plusieurs fois songé à écrire un guide des pâtisseries de villes que je connais bien : Besançon, ma ville natale, Paris, Vienne en Autriche, Lyon...
Chacun envisage la musique à sa façon. Pour ce qui me concerne, elle est intimement reliée au monde et ne peut s'en abstraire, même si sa beauté, sa richesse, son mystère dépassent, et effacent-peut-être-, ce monde.

Écouter...

Nouveau
paru en
janvier 2008

Schubert
4 Impromptus opus 90
4 Impromptus opus 142
Du bist die Ruh (Transcription de Franz Liszt)
Liebesbotschaft(Transcription de Franz Liszt)

Dans ses réponses aux questions de pianobleu.com le pianiste Philippe Cassard confiait il y a quelque temps : "Schubert et Debussy restent deux compositeurs qui m'accompagnent continuellement" et ce nouveau disque qui s'ajoute à trois précédents autres enregistrements qu'il a déjà consacré à ce compositeur confirme de nouveau, combien effectivement Philippe Cassard est attaché à la musique de ce compositeur. Son travail pendant des années avec la chanteuse lyrique Christa Ludwig qu'il considère comme :" Une artiste qui a chanté Schubert comme personne, avec une intensité, une variété de couleurs et un naturel qui m'ont appris davantage que bien des leçons de piano !", n'est sans nul doute pas étranger à sa passion pour la musique de ce compositeur. A son tour il offre une interprétation très colorée de ces Impromptus, valorisant les parentés de ces pièces avec les Lieder, afin d'apporter un éclairage sur leur nature profonde....cliquez ici pour lire la suite

Robert Schumann
Fantasiestucke op.12
Scènes d'enfants op.15
Humoresque op.20
Philippe Cassard

Les couleurs nocturnes, noir et jaune, et l'original hochet d'enfant (du 19ème siècle) , utilisés pour illustrer la pochette, ainsi que le livret de ce disque( tableau "Le soir de Caspar David Friedrich) sont très révélateurs des oeuvres de ce disque. Celui-ci regroupe d'abord les deux seuls recueils de Schumann dont les morceaux comportent un titre précis (Fantasiestucke et Scènes d'enfants), où l'atmosphère nocturne et/ou enfantine, chère à Robert Schumann, se confirme d'ailleurs par ceux-ci (Au soir, dans la nuit, l'enfant s'endort, rêveries...). Nuit ne signifie pas forcément paisibilité avec Schumann, celui-ci avait dit à Clara Schumann que le morceau qu'il préférait dans l'opus 12 était précisément "Dans la nuit", on peut se demander "pourquoi" car "Warum ?" est une véritable splendeur poétique et lyrique, mais il est vrai que "Dans la nuit" qui n'a rien d'un paisible nocturne, mais évoquerait plutôt des ténèbres agitées, est très prenante ! Cette alternance de rythmes paisibles et plus rapides se retrouve, à grande échelle, dans l'opus 20 (Humoresque) : selon une autre lettre écrite à Clara, il l'aurait composé "en riant et pleurant tout à la fois ...
Différentes humeurs que Philippe Cassard interprète au son d'un piano particulièrement beau (légèrement feutré, sans la moindre sonorité métallique). Son toucher ne traduit jamais de l'énervement mais plutôt la recherche de l'apaisement, et permet de percevoir le "calme divin de l'enfance". Nul doute que Philippe Cassard, Directeur artistique des Nuits romantiques du Lac du Bourget, baigne ici "chez lui".

Cliquez sur l'image pour écouter des extraits de ce disque et/ou vous le procurer

Franz Schubert
Sonates pour piano en si bémol Majeur D960 et opus posthume 120 D664

Philippe Cassard interprète deux sonates de Schubert qu'il affectionne particulièrement.
Ecoutez le piano chanter...
ƒƒƒƒ Télérama (2002)
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Claude Debussy
Préludes des Livres 1 et 2
Oeuvres pour piano

Ces pièces enregistrées sur un piano Bechstein de 1898
à Fontelevraud dans une maison bourgeoise de 1900
et bien sûr le toucher exceptionnel de Philippe Cassard
expliquent les nombreuses récompenses attribuées à cet enregistrement
.
Choc du Monde de la Musique (2002) ; ƒƒƒƒ Télérama (2002)

Henri Demarquette , Philippe Cassard , David Grimal
Sur le bout des doigts

Musique du film de Yves Angelo

C'est Philippe Cassard qui se cache derrière les doigts de Anne Sophie Latour (également pianiste promise à un bel avenir mais le film exigeait un niveau de concertiste confirmé)

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A lire

Le pianiste Philippe Cassard a récemment écrit un livre sur un de ses compositeurs de prédilections : Schubert


Schubert
Philippe Cassard

Pour le pianiste Philippe Cassard, Franz Schubert (1797-1828) est bien celui qui, selon l'épitaphe du poète Grillparzer "fit chanter la poésie et parler la musique". Cependant, comment saisir en quelques mots le profond mystère schubertien ? Comment décrire l'intime le plus enfoui, la confidence glissée dans un accord ? Comment faire ressentir l'hésitation d'un thème à poursuivre sa route, la douleur nichée au creux d'un silence ? En vérité, il faut peut-être chercher les clés de cette musique dans les six cents poèmes que Schubert a emplis et enrichis de la plus belle musique. L'étude des lieder constitue donc la première étape de cette nouvelle et très personnelle étude schubertienne. On y découvre les horizons les plus vastes, des mots - Wanderer, Sehnsucht, schuhertiade, Vienne, moderato, Nacht, des noms familiers - Vogl, Goethe, Seidl, Mayrhofer-, des rythmes obsessionnels, qui nous conduisent naturellement vers l'ultime Sonate en si bémol majeur D. 960, concentré, selon Philippe Cassard, de l'Œuvre de Schubert. Une destination finale où se fracassent tous les rêves, toutes les aspirations, où se manifestent toutes les peurs. Comme chacun des volumes de la collection Classica, ce Schubert est enrichi d'un index, de repères bibliographiques et d'une discographie. (Présentation de l'éditeur)

En savoir plus

Site officiel de Philippe Cassard... cliquez ici
Site de son émission sur le site de France Musique...cliquez ici
Interview qu'il a accordé à La FNAC ... cliquez ici
Le festival "Nuits romantiques du lac du Bourget" dont Philippe Cassard est directeur artistique...cliquez ici

 






 

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